DAVID BOWIE

LA MORT LUI VA SI BIEN

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Il n’avait rien à prouver, juste des choses à dire. Avec l’album « The Next Day », le come-back de David Bowie fait grand bruit. Cela faisait près de dix ans que l’icône pop s’était tue. La faute à une crise cardiaque survenue en 2004, qui a montré à l’artiste qu’il était mortel. On ne voit plus l’existence de la même manière lorsque la mort est venue vous faire des guili-guili…
Voici donc « The Next Day », un titre d’album qui suscite déjà des interrogations de traducteur : de quel jour parle-t-il ? S’agit-il du « prochain jour », celui justement où la Grande Faucheuse ne le ratera pas ? Ou du « lendemain », ce jour qui s’accroche à « aujourd’hui » et deviendra « hier » ? Bowie n’est pas qu’une star du rock, c’est surtout un poète. Pour les critiques du monde entier, les paroles de ses chansons ont autant d’importance que ses mélodies. Alors qu’il évite les interviews et renâcle à parler de lui-même, il propose ici des textes dont les thèmes évoqués s’articulent autour de l’inéluctable fin, des infortunes de la célébrité et du désespoir de vivre. Et même s’il s’en défend, c’est bien de lui dont il parle dans cet album.
Bien sûr, Bowie brouille les cartes, il utilise rarement la première personne et met en scène « un autre » dans ses fictions. Pour s’en rendre compte, nous avons choisi 4 chansons emblématiques de cet opus très réussi. D’abord, « The Next Day », le titre éponyme, qui permet à l’Anglais de régler ses comptes avec ceux qui l’ont enterré un peu trop vite :
Ignorant la douleur de leurs propres maladies
Ils le chassent à travers les allées, le traque jusqu’en bas des escaliers.
Ils le traînent dans la boue et ils chantent pour sa mort
Et le déposent aux pieds d’un prêtre coiffé de violet
Qui sont ceux qui le chassent ? La presse, le showbiz, sa famille, ses proches ? En refrain, presque clamée, sans pathos mais avec beaucoup de rage, revient cette confession :
Me voici
Pas totalement mourant
Mon corps pourrit dans un arbre creux
Ses branches dessinent des ombres
Sur les potences qui m’attendent.
Et le prochain jour,
Et le suivant
Et le jour d’après
Avec ses 17 morceaux, « The Next Day » forme une fresque musicale dont le titre « The stars are out tonight » est probablement la pièce maîtresse. Ici, Bowie joue avec le mot « star », il en fait un miroir dans lequel se reflètent les deux sens du terme : célébrité et étoile. Son texte est une allégorie qui fait de lui un astre de chair et de sang.

Elles vous brûlent de leurs sourires radieux
Elles vous piègent avec leurs yeux magnifiques
Elles sont cassées et honteuses ou ivres et apeurées
Mais j’espère qu’elles vivront pour toujours.
Leur jalousie se déverse
Les étoiles doivent se serrer les coudes
Nous ne serons jamais débarrassés de ces étoiles
Mais j’espère qu’elles vivront pour toujours

La mort rôde encore entre ces lignes. Un astre peut sembler éternel à l’échelle de l’humanité, mais il n’en reste pas moins mortel. Même le Soleil finira par s’éteindre.

Mais le morbide atteint son paroxysme avec « Valentine’s day ». Dans cette chanson, Bowie raconte les états d’âme d’un ado sur le point de commettre un carnage dans son lycée. Le jour de la Saint‑Valentin fait allusion au massacre du même nom, très ancré dans la culture américaine : l’exécution de 7 gangsters en 1929 par les hommes d’Al Capone à Chicago.
Valentin m’a dit qui s’en va
Les sentiments qu’il éprouve pour la plupart
Les professeurs et les stars de football
C’est dans sa toute petite tête
C’est entre ses mains décharnées
Valentin a vendu son âme
Il a quelque chose à dire
C’est le jour de Valentin

 

La chanson livre le témoignage d’une Expérience de Mort Imminente. Bowie n’est plus, il s’imagine « partir » et raconte l’absurdité de l’instant.

Cette chanson a soulevé une polémique dans la presse outre-Manche, qui reproche à Bowie sa réelle empathie pour le tueur, certes fictif, mais dont il semble comprendre, voire légitimer la folie meurtrière. Politiquement incorrecte, la chanson « Valentine’s day » rappelle qu’à la fin des années 70, rongé par les drogues, Bowie avait choqué le monde entier en déclarant qu’Hitler était une rock star. Des propos toujours reniés par la suite.
Terminons par « Heat », considérée par les spécialistes comme un chef-d’œuvre du maître. Bowie la chante sur un ton incantatoire, il tord sa voix pour accentuer l’effet fantomatique de son texte. Heat, chaleur, sonne comme une Expérience de Mort Imminente. Bowie n’est plus, il s’imagine « partir » et raconte l’absurdité de l’instant.
Alors, nous avons vu notre sombre mission
Pris au piège entre les rochers
Retenant la chute d’eau
Les chansons de poussières
Le monde finira
La nuit est tombée pour toujours
Un paon dans la neige.
Et je me dis à moi-même, je ne sais pas qui je suis

Bowie emploie le « nous » comme s’il n’était pas le seul à faire le « voyage ». Et lorsqu’il dit « je ne sais plus qui je suis », c’est bien qu’il croit à un au-delà où tout serait à refaire, jusqu’à son identité.
Subtil, presque philosophique, « The Next Day » s’écoute autant qu’il se pense.

Nicolas Roiret
pour le Blog du Groupe

Du 23 Mars au 11 Août 2013. Le Victoria and Albert Museum de Londres expose les archives de l’artiste. Découvrez le site de cette exposition en cliquant sur le lien suivant : David Bowie is

EXPO DAVID BOWIE



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