TRADUIRE, C’EST TRAHIR ?

Il suffit de s’intéresser de près ou de loin au monde de la traduction pour tomber un jour sur cette phrase : « Traduire, c’est trahir ». On la retrouve de manière récurrente dans nombre de mémoires, d’analyses, d’articles ou de critiques littéraires, à tel point qu’elle semble sonner comme un axiome inébranlable.

Illustration traduire c'est trahir 2Déjà, en 1549, à l’époque de la Renaissance, le poète Joachim du Bellay la reprend à son compte dans un livre référence, « Défense et illustration de la langue française ».
Il s’agit en fait d’une vieille expression italienne, « Traduttore, traditore », littéralement : « traducteur, traître ». On appelle cela une paronomase, une expression qui joue sur la ressemblance entre deux mots…

Je m’interroge : quel crédit peut-on véritablement lui accorder ? Assène-t-elle une vérité ?
Beaucoup d’auteurs, et parmi les plus célèbres, ne sont pas loin de le penser. « La traduction est une annexion », écrit Victor Hugo. « La traduction est au mieux un écho », renchérit l’écrivain anglais George Borrow. D’autres, comme Voltaire, sont encore plus précis : « Qu’on ne croie pas connaître les poètes à travers les traductions, ce serait vouloir apercevoir le coloris d’un tableau dans une estampe ».

Réduire la traduction à un ersatz du texte d’origine, à un « fake », pour reprendre une expression à la mode, fleure bon la démagogie. Les auteurs, depuis toujours, lui prêtent les plus vilains défauts.
Tahar Ben Jelloun, par exemple, prix Goncourt 1987, compare les traductions à des femmes en prenant un raccourci aux relents misogynes. « Lorsqu’elles sont belles, elles ne sont pas fidèles et lorsqu’elles sont fidèles, elles ne sont pas belles ». Ainsi, pour l’écrivain et poète marocain, c’est parce qu’il trahit que le traducteur séduit.

 

« Quand un livre marche, je dis toujours que c’est grâce à moi. Quand il ne marche pas, je dis que c’est à cause de la traduction ».

Du côté des traducteurs, le son de cloche est bien sûr différent. Dans « Confessions d’un traître », Albert Bensoussan livre sa recette pour mener à bien son travail : « Le traducteur n’a pas pour vocation à faire entendre sa propre voix. Il doit parler comme son auteur, il doit mettre ses pas dans ses pas, enfiler sa vieille robe de chambre, chausser ses pantoufles, épier ses tics, guetter ses gestes, et restituer, à la façon d’une doublure de théâtre, sa silhouette et les inflexions de sa voix ».

Traduire, c’est trahir ? Pour Madame de Sévigné, cela ne fait aucun doute. Dans ses fameuses lettres, elle déclare : « Les traductions sont des domestiques qui vont porter un message de la part de leur maître et qui disent tout le contraire de ce qu’on leur a ordonné ». La marquise y va un peu fort, mais on peut la comprendre. Dans ses écrits épistolaires, elle rapportait les cancans de la cour sous Louis XIV et ce, en usant d’une grande finesse et d’un brin d’humour, deux qualités dont les traducteurs de l’époque, guidés par la quête de ragots croustillants, n’étaient pas forcément dotés.

Mais au-delà de ces considérations conjoncturelles, me vient une question toute bête : comment l’auteur peut-il savoir qu’il a été trahi, s’il ne maîtrise pas lui-même la langue dans laquelle il a été transcrit ? L’auteur à succès, Harlan Coben, a une réponse à cela : « Quand un livre marche, je dis toujours que c’est grâce à moi. Quand il ne marche pas, je dis que c’est à cause de la traduction ».

Le point commun de toutes ces humeurs est que la traduction d’un texte n’est pas le texte. Elle peut lui nuire, l’embellir, le travestir, voire le suivre pas à pas sans pour autant lui ressembler. August Von Schlegel, le traducteur en allemand de Cervantès, y voit même « un duel à mort où périt inévitablement celui qui traduit ou celui qui est traduit ». Il veut signifier que l’un des deux est forcément plus fort que l’autre. Dans ce domaine, il n’y a point d’égalité…
Mais la trahison dans tout cela ? La réponse la plus juste vient peut-être de Pierre Leyris, qui a traduit l’œuvre du romancier américain Herman Melville : « Traduire, c’est avoir l’honnêteté de s’en tenir à une imperfection allusive ».

En clair, si le traducteur se fixe cette règle : « ce n’est pas exactement ce que vous avez écrit mais c’est exactement ce que vous avez voulu dire », alors, c’est qu’il est digne de confiance.

Nicolas Roiret
pour le Blog du Groupe


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