UNE ŒUVRE, DEUX POSSIBILITÉS

Crime et Châtiment

Avez-vous déjà lu Crime et Châtiment, le chef-d’œuvre de la littérature russe signé Dostoïevski ? Non ? Tant mieux ! Car avant de vous lancer dans sa lecture, prenez le temps de comparer les différentes traductions dont il a fait l’objet. Publié en 1886, cet épais roman reste aujourd’hui d’une incroyable modernité. Dense, vif, affûté, le style de Dostoïevski colle au langage oral et « embarque » le lecteur jusqu’à la dernière page sans qu’il puisse résister.

DSCN6671azWEB1000Pour cette raison, ce texte est un casse-tête pour le traducteur. Il ne s’agit pas seulement de retranscrire des phrases, il faut également restituer ce qui « transpire » entre les lignes.
Pour illustrer ce propos, nous avons choisi deux versions en français du livre : celle de Doussia Ergaz pour Gallimard (1950) et celle d’Elisabeth Guertik pour Le Livre de Poche (1995). La comparaison des deux textes est intéressante à plus d’un titre. Elle montre combien le traducteur doit nécessairement s’impliquer dans l’œuvre pour en magnifier le sens.

Démonstration : nous sommes à la fin de la première partie, chapitre VII. Raskolnikov, le héros de l’intrigue, s’apprête à commettre un crime, LE crime, celui du titre du roman. Le jeune homme s’est mis en tête de trucider une vieille femme, une prêteuse sur gages. Son plan est simple : il sonne à sa porte, lui propose un porte-cigarettes en argent, il pénètre chez elle et la tue. Sous son pardessus, il dissimule une hache.
Mais l’usurière est soupçonneuse. Rodée à la misère humaine et aux coups tordus, elle se méfie de cet homme qui se présente à son domicile sans avoir pris rendez-vous. La scène est d’une tension extrême.

– Bonjour, Aliona Ivanovna, commença-t-il, du ton le plus dégagé qu’il put prendre. Mais ses efforts étaient vains, sa voix était entrecoupée, ses mains tremblaient. Je vous… ai apporté… un objet… entrons plutôt pour en juger… il faut l’examiner à la lumière…

– Bonjour, Alena Ivanovna, commença- t-il de l’air le plus dégagé qu’il put, mais sa voix ne lui obéit pas, fléchit et trembla. Je vous… apporte un objet… mais allons plutôt par là… vers la lumière…

La première approche est celle de Doussia Ergaz (Gallimard), la seconde celle d’Elisabeth Guertik (Le Livre de Poche). Vous noterez d’abord que le prénom n’est pas le même… Raskolnikov dit bonjour, tantôt sur un ton dégagé, tantôt sur un air dégagé. Dans la première version, ses mains tremblent, dans la seconde, c’est sa voix. « Je vous ai apporté » devient « je vous apporte ». A ce moment clé du roman, la version Gallimard est plus précise, plus persuasive, plus directe. Elle met en valeur « la lumière », argument décisif utilisé par le héros pour persuader la vieille dame de le laisser entrer.
Une fois dans l’appartement, Raskolnikov ne baisse pas sa garde :
 

Ce qui frappe en comparant les deux textes, ce sont leurs innombrables différences. Dans la tournure des phrases, le vocabulaire, le sens, voire même la ponctuation.

– Voyons, Aliona Ivanovna… vous me connaissez bien… Raskolnikov… Tenez, je vous apporte le gage dont je vous ai parlé l’autre jour. Il lui tendait l’objet.
La vieille jeta un coup d’œil sur le paquet puis parut se raviser ; elle releva les yeux et fixa l’intrus. Elle le considérait d’un regard perçant, irrité, soupçonneux.

– Voyons, Alena Ivanovna… vous me connaissez… Raskolnikov… Voici, j’apporte le gage que je vous ai promis l’autre jour… Et il lui tendait le gage.
La vieille y jeta un regard, mais aussitôt elle fixa de nouveau l’intrus droit dans les yeux. Elle le dévisageait attentivement, d’un air hargneux et méfiant.

« Vous me connaissez bien » vaut mieux que « vous me connaissez ». Le « bien » contribue à l’intensité du moment, car il sonne justement faux. Raskolnikov tente par tous les moyens de mettre son interlocutrice en confiance. Le « bien » est un mensonge qui aiguise la méfiance de l’usurière. Encore une fois, la traduction d’Ergaz (Gallimard) se révèle plus fluide, plus « vraie ». Dans celle de Guertik (Le Livre de Poche), le style semble plus emprunté, avec même une redite, l’emploi de « gage » deux fois dans la même phrase. Elle utilise une nouvelle fois le mot « air », qui se substitue au « regard » de l’autre version. Enfin, lorsque Raskolnikov dit « je vous apporte le gage dont je vous ai parlé l’autre jour », il dit la vérité. Il n’a jamais « promis » ce gage, comme cela est traduit dans l’édition du Livre de Poche.

Ce qui frappe en comparant les deux textes, ce sont leurs innombrables différences. Dans la tournure des phrases, le vocabulaire, le sens, voire même la ponctuation. L’impression de ne pas lire la même œuvre.

Il déboutonna alors son pardessus, dégagea la hache du nœud coulant, mais sans la retirer entièrement ; il se borna à la retenir de sa main droite, sous son vêtement. Une faiblesse terrible envahissait ses mains ; il les sentait d’instant en instant s’engourdir davantage. Il craignait de laisser échapper la hache… Soudain, la tête commença à lui tourner.

Il déboutonna son manteau et dégagea la hache de la boucle, mais sans encore la retirer complètement, il la soutint seulement de la main droite sous le vêtement. Ses bras étaient absolument sans force : lui-même les sentait s’engourdir d’instant en instant. Il craignait de lâcher la hache et de la laisser tomber… tout à coup, il eut comme un vertige.

Est-ce que ce sont les mains ou les bras qui sont faibles ? Boucle ou nœud coulant ? L’une des deux traductrices prend forcément des libertés avec le texte d’origine. Pour quel résultat ?
Raskolnikov craint de lâcher la hache. Guertik, dans sa traduction, croit bon de rajouter « et la laisser tomber » sans que cela soit nécessaire.

Le crime est imminent et l’ambiance n’est pas la même selon le livre que l’on a entre les mains…

Alors, un conseil, si vous n’avez pas encore lu le Crime et Châtiment de Dostoïevski, préférez l’édition de Gallimard à celle du Livre de Poche. Sur les forums consacrés à ce livre culte, les internautes recommandent également la version d’André Markowicz aux éditions Actes Sud (1996).
Comparée à celle de Gallimard, les uns la jugent meilleure, plus punchy, tandis que les autres l’estiment trop brute, pas assez littéraire. Une question de feeling entre deux textes, pour une même œuvre.

Dans le doute, faites un test comparatif sur une page ou un simple paragraphe. Vous comprendrez mieux pourquoi le nom du traducteur figure en bonne place sur la couverture.
C’est ce qu’il a lu de Dostoïevski que vous allez lire…

Nicolas Roiret
pour le Blog du Groupe


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


− 4 = 2

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>


Share This
%d blogueurs aiment cette page :